Qui a lu « Jane Eyre » de Charlotte Brontë, a toujours rêvé de connaître la véritable histoire de cette ombre sinistre du 3ème étage de Thornfield Hall, surveillée nuit et jour par l’inquiétante Grace Pool ! De qui le ténébreux Edward Rochester s’est-il « follement » épris puis s’est-il appliqué à dissimuler l’existence ? Derrière le nom de Bertha-Antoinette Mason, on perçoit cette dangereuse aliénée, cloîtrée ad vitam entre des murs aussi sombres que son être torturé. Mais avant tout cela, avant d’être jetée en pâture à la vindicte et aux jugements d’une société bien peu encline à écouter la voix des femmes, il y eut cette petite créole de bonne famille, née à Spanish Town en Jamaïque et d’une beauté insensée… dans « Je », Lilia Hassaine a décidé de lui redonner un corps, une voix et une destinée propre… Antoinette-Bertha reconquiert sa propre histoire.
crédit photo de couverture – Francesca Mantavoni
Lilia Hassaine, comment est née l’idée de « Je » ?
Lilia Hassaine – D’une histoire personnelle… à un moment, je me suis reconnue en elle. Je me suis sentie enfermée, comme elle. Prisonnière, comme elle. Aux prises, comme elle, avec une double identité. Même physiquement, nous nous ressemblons.
Dans « Je », le personnage de Rochester apparaît aussi très différemment de son aspect très victimaire dans Jane Eyre. Avez-vous toujours eu ce regard sur lui ?
Chez Brontë, il était déjà raciste, fourbe et manipulateur. Mais je n’avais pas vu cet aspect de sa personnalité lors de ma première lecture. J’en étais restée à la vision romantique et idyllique que j’avais envie de projeter sur ce personnage ; on lit un peu toujours ce qu’on a envie de lire. Plus tard, j’ai lu le texte de manière plus littérale, et la différence m’a sauté aux yeux.
Vous décrivez le destin tragique d’Antoinette comme l’œuvre d’un homme, mais aussi celle de tout un entourage qui n’a rien fait pour dénoncer l’impensable, voire l’a encouragé. Cette responsabilité collective fait écho à beaucoup de nos réalités quotidiennes ? !
Tout à fait. Ce constat a d’ailleurs motivé l’écriture du livre. Même aujourd’hui, malgré la surabondance d’informations et de discours contre les violences, on a du mal à accorder autant de crédit à la parole d’une femme qu’à celle d’un homme.
Que dites-vous aux inconditionnels de l’œuvre de Charlotte Brontë, sachant que Jean Rhys avait déjà proposé une histoire d’Antoinette dans « La prisonnière des Sargasses » en 1966 ?
Lilia Hassaine – Que « Je » est évidemment mon regard de lectrice. Que c’est la projection d’une histoire personnelle vécue récemment, et de ma rencontre avec un personnage fictif. L’histoire d’Antoinette a été racontée en partie par Jean Rhys (La Prisonnière des Sargasses, publié en 1966, suit déjà le destin tragique de la jeune créole), mais il restait et il reste encore beaucoup à dire. On savait très peu de choses de sa relation avec Rochester notamment.
Antoinette est d’origine créole et on découvre son existence de fille de propriétaires terriens dans ce contexte d’esclavage et de domination coloniale. Etait-il primordial pour vous d’inclure cette dimension dans votre relecture ?
Cet apport de Jean Rhys m’a beaucoup intéressée oui, car mon livre en est le prolongement.
À la domination des esclaves se superpose celle du corps des femmes.
Lilia Hassaine
Rochester a lui-même un comportement de propriétaire avec Antoinette. Aujourd’hui on appelle ça l’intersectionnalité, et c’est une réalité. Il est plus facile de soumettre une femme déjà fragilisée par son origine sociale ou ethnique.
C’est très enthousiasmant de retrouver ainsi des personnages de romans que l’on a aimés et dont on a parfois l’impression d’avoir manqué l’essentiel… y’en a-t-il d’autres qui vous ont marquée au point d’avoir à nouveau cette envie de les réinventer ?
Lilia Hassaine – Pas spécialement. Ma démarche était sincère : l’histoire de ce personnage a vraiment résonné mystérieusement avec la mienne, à un moment précis de ma vie. Il ne s’agit pas seulement d’une construction intellectuelle. C’était une vraie rencontre !
Comment aborde-t-on une sortie de roman et tout ce qui va avec ?
Pas toujours simple, mais quand on a la chance d’avoir un livre qui plaît et qui est lu, il est difficile de se plaindre !

Filez à votre librairie de quartier pour découvrir « Je » de Lilia Hassaine.





