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Judith Godrèche : « J’assumerai les pleurs des petits garçons de 70 ans »

Judith Godrèche prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux éditions du seuil livre metoo benoît jacquot jacques doillon le prescripteur crédit photo © NOLWENN BRO

Ce 9 janvier 2026 est paru aux éditions du Seuil « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux » de Judith Godrèche. Un livre aux pages brûlantes de rébellion dont j’attendais particulièrement la sortie et que j’ai eu la chance de recevoir il y a quelques semaines – Judith, merci. J’ai découvert un texte fragmenté, intime et politique, tantôt cru, tantôt poétique, conçu comme une fresque de photos, d’archives, d’extraits de journaux intimes, de poèmes d’adolescente et de textes qui parcourent, sans volonté chronologique, ce que fut l’enfance volée de l’actrice : les abus dont elle a été victime de la part des réalisateurs Benoît Jacquot et Jacques Doillon, son histoire familiale – pourquoi sa mère n’a-t-elle rien fait ? -, son parcours de guérison qui passe par la création cinématographique et la sortie d’un silence qui a pesé trop longtemps sur son enfance. Un livre poignant qui redonne une voix à la jeune fille de 14 ans que personne n’a su protéger. Un bon coup de poing dans la gueule du patriarcat. Et tant pis (tant mieux ?) pour les ouin ouin des petits garçons de 70 ans.

Crédit photo de couverture – Judith Godrèche © NOLWENN BROD

Judith Godrèche persiste et signe

« Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux » n’est pas le premier livre de Judith Godrèche. A 23 ans, elle publiait « Point de côté », un premier roman dans lequel elle racontait l’histoire d’une jeune fille qui quittait son compagnon plus âgé pour enfin vivre sa vie. Un livre totalement incompris à l’époque, même par Laure Adler (!), personne n’ayant saisi la portée intime de ce récit en miroir de l’emprise que l’autrice avait elle-même vécu…

C’était il y a 30 ans.

Sa sortie du silence se fait progressivement, dans le sillage du mouvement #MeToo.

Début 2024, Judith Godrèche assure la promotion d’Icon of French Cinema, une mini‑série créée, écrite et réalisée par elle-même, inspirée de sa propre vie dans les années 1980, qui raconte, à travers une narration semi‑autobiographique, le parcours d’une jeune actrice de 14 ans confrontée à l’emprise et aux déséquilibres de pouvoir dans le milieu du cinéma.

C’est à ce moment-là qu’elle décide de parler ouvertement.

Alors mère d’une adolescente, Tess Barthelemy, elle commence à relire son histoire à la lumière du consentement, de l’âge et de l’emprise. Dans plusieurs entretiens, elle décrit sa relation avec le réalisateur Benoît Jacquot (de ses 14 à 22 ans) comme abusive, sous emprise. Le 6 février 2024, elle dépose plainte contre Benoît Jacquot pour viols sur mineure. Une enquête judiciaire est ouverte. Le réalisateur conteste les accusations et affirme qu’il s’agissait d’une relation consentie. La même semaine : elle porte également plainte contre le réalisateur Jacques Doillon pour des faits d’agression sexuelle à l’âge de 15 ans sur le tournage de La fille de 15 ans.

Au-delà du cadre judiciaire, la prise de parole de Judith Godrèche agit comme un révélateur politique et féministe. Lors de la cérémonie des César, son discours dénonce frontalement le silence de l’industrie, son incapacité à se remettre en question et son aveuglement face aux violences sexuelles, notamment celles commises sur des enfants et des adolescentes.

Comment le cinéma, et plus largement la société, peuvent-ils fermer les yeux sur des violences exercées sur des mineures au nom de l’art, du génie ou de la liberté sexuelle ?

Son dernier livre persiste et signe. Fin de l’omerta.

Pourquoi accepter que cet art que nous aimons tant, cet art qui nous lie soit utilisé comme couverture pour un trafic illicite de jeunes filles ?

Judith GodrèchE
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil
Judith Godrèche prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux interview metoo benoît jacquot jacques doillon le prescripteur

« Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux » de Judith Godrèche : un récit fragmenté

Son dernier livre, composé de fragments de vie, rafistolés ensemble dans une fresque éclairante, dérangeante, effrayante, vient déconstruire un récit ancien : celui de la jeune fille « consentante », de la relation « libre », du génie créateur excusant tout. Sa parole féministe s’inscrit dans une relecture critique d’une culture (du viol) incapable de nommer les violences sexuelles.

Je vais vous raconter une histoire décousue, celle d’une enfant qui s’en sort (…) Il faudra s’accrocher. Mais je serai là tout du long. Je garderai vos corps. Quand les mots s’enchaîneront sans logique, tenez bon. Ils feront sens peu à peu.

Judith Godrèche,
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil

Lorsque j’ai parcouru les pages de son récit, avant même de le lire, une évidence m’a sauté aux yeux : Judith Godrèche ne se contente pas de raconter. Elle montre.

La photocopies d’une rédaction rendue à son professeur de français.

Des poèmes écrits à l’adolescence.

Des photos de son lapin. De son enfance.

De ses tournages avec lui.

Des photos de lui, 39 ans. Des photos d’elle, 14 ans.

Une dédicace dégueulasse.

Les coulisses d’un tournage.

Une lettre adressée à sa mère.

La réservation d’un hôtel à Venise…

Comme si Judith Godrèche cherchait à rendre le plus réel possible son récit sans cesse questionné, minimisé, rejeté.

Celle qui est sortie du silence n’a plus que sa mémoire pour se défendre.

Alors elle cherche des souvenirs communs avec d’autres qui auraient croisé sa route. Comme Philippe, ce jeune acteur sur un tournage, qui assiste à une scène bien étrange qui le hante encore plus de 40 ans plus tard: Judith Godrèche entre les mains du réalisateur Benoît Jacquot en train de lui couper les cheveux…

Être validée par une expérience commune, une qui dit tout simplement : c’est pas normal. C’était pas normal. Et même si nous n’étions que des enfants, même si nous ne pouvions alors rien formuler, ou mal : aujourd’hui, notre mémoire a du poids. Notre mémoire commune, une arme contre le temps.

Judith GodrèchE
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil

« L’histoire d’un crime raté »

Ce sont les termes employés par Judith Godrèche : non, la jeune fille n’est pas morte, elle s’en est sortie. Judith Godrèche se tient toujours debout, plume à la main, des milliers de femmes derrière elle suivant son étendard : celui de la fin de la honte, du silence et de l’omerta.

Ne croyez pas que je vous parle de mon passé, de mon passé qui ne passe pas. Mon passé c’est aussi le présent des 2000 personnes qui m’ont envoyé leur témoignage en 4 jours. C’est aussi l’avenir de tous ceux qui n’ont pas encore eu la force de devenir leur propre témoin. Vous savez, pour se croire, encore faut-il être cru.

Judith GodrèchE
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil

Une jeune fille violée et volée

C’est aussi tout un pan de l’histoire de Judith Godrèche que j’ai découvert dans son livre: celui d’une jeune fille aux idées foisonnantes et à la plume infiniment talentueuse, dont les textes ont été volés par des réalisateurs sans scrupules.

Les hommes de mon enfance aimaient voler mes mots. Aujourd’hui je donne les ordres, mes mots m’appartiennent de nouveau, eux et moi nous partons en guerre. J’assumerai les pleurs des petits garçons de 70 ans.

Judith GodrèchE
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil*

Ce livre devient pour l’actrice le moyen de se réapproprier son histoire, ses écrits.


Briser la chaîne familiale

A la lecture de son livre, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser cette question : comment se fait-il que sa mère n’ait rien fait ? N’a-t-elle pas vu cet homme de 40 ans voler l’enfance de sa fille ? L’isoler de sa famille, de ses ami.es ? Oui, je m’interroge sur sa mère. (A croire qu’on blâme toujours les mêmes…) Pourquoi n’est-elle pas intervenue pour protéger sa fille ?

Judith Godrèche, avec tendresse, retenue et pudeur, évoque à demi-mot et en une seule phrase presque énigmatique le passé de sa mère : celui d’une jeune fille de 15 ans tombée amoureuse d’un homme hors du commun qui lui aussi, a mangé son enfance.

En brisant le silence, Judith Godrèche brise aussi la chaîne familiale.

Alors voilà, les gens de l’Internet veulent savoir, maman : pourquoi n’as-tu rien fait ? Y a-t-il un endroit en eux, ou à l’extérieur d’eux, où ils pourraient envisager la chose suivante : tu étais une enfant, toi aussi.

Judith GodrèchE
EXTRAIT de « Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux », éditions du seuil

A chaque page, j’ai eu envie de serrer dans mes bras cette jeune fille de 14 ans et lui dire pardon.
Pardon de ne pas l’avoir protégée. Pardon de ne pas avoir nommé ce qui était pourtant clair et sans ambiguïté : la pédocriminalité.

Mais cette jeune fille de 14 ans n’est plus là.

Et ce que je souhaite dire à la survivante, à cette femme puissante qu’elle est devenue, c’est je te crois.


Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux de Judith Godrèche – éditions du Seuil, 21,50€
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